« Ces filles sont sacrifiées pour que l’harmonie règne dans la société »

La frontière entre l’Inde et le Népal est le point de passage de milliers de jeunes Népalaises destinées aux bordels de Calcutta. Mais ce trafic n’intéresse pas l’officier qui, depuis sa cabine, surveille très laconiquement les camions qui défilent. Nicholas Kristof, interpellé, engage la conversation.

« Que surveillez-vous exactement ? demanda Nick.

– Nous recherchons des terroristes, ou du matériel destiné au terrorisme », répondit l’homme, qui ne surveillait pourtant rien de très près, car les camions n’arrêtaient pas de défiler. « Après le 11 septembre, on a renforcé les contrôles par ici. On cherche aussi de la marchandise piratée ou de contrebande. Si on en trouve, on la confisque.

– Et pour les filles victimes de la traite ? poursuivit Nick. Vous gardez un œil là-dessus ? Il doit y en avoir beaucoup.

– Oh, des tas. Mais ce n’est pas notre problème. On ne peut rien faire pour elles.

– Pourtant, vous pourriez arrêter les trafiquants. La traite des filles n’est-elle pas aussi importante que le piratage des DVD ? »

L’agent des renseignements eut un rire cordial et leva les mains au ciel. « La prostitution est inévitable. » Il gloussa. « La prostitution a toujours existé, dans tous les pays. Que voulez-vous que les garçons fassent entre le moment où ils atteignent la majorité et leur mariage à trente ans ?

– Parce que vous pensez que la meilleure solution est de kidnapper des jeunes Népalaises et de les retenir prisonnières dans des bordels indiens ? »

L’agent haussa les épaules, imperturbable. « C’est malheureux, convint-il. Ces filles sont sacrifiées pour que l’harmonie règne dans la société. Pour que les Indiennes respectables soient en sécurité.

– Mais beaucoup des Népalaises victimes de la traite sont également respectables.

– Bien sûr, mais ce sont des paysannes. Elles ne savent même pas lire. Elles viennent de la campagne. Les Indiennes respectables de la bourgeoisie sont en sécurité. »

Nick, qui serrait les dents depuis un moment, fit cette suggestion détonante : « J’ai une idée ! Vous savez, aux États-Unis nous avons beaucoup de problèmes d’harmonie sociale. On devrait donc kidnapper des filles de la bourgeoisie indienne et les obliger à travailler dans bordels américains ! Comme ça, les jeunes Américains pourraient s’amuser aussi, vous ne pensez pas ? Ça favoriserait l’harmonie dans notre société ! »

Ces paroles firent place à un silence inquiétant. Puis le policier finit par éclater de rire.

« Vous plaisantez ! rétorqua-t-il avec un sourire radieux. C’est très drôle ! »

Nick laissa tomber. »

La Moitié du ciel, chapitre 2, « Prohibition et prostitution ».

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