Interview de Nicholas Kristof: « Ce que nous recherchions, c’était un peu d’espoir. »

Éditorialiste au New York Times, deux fois lauréat du prix Pulitzer, Nicholas Kristof est un des plus grands noms du journalisme américain. À l’heure où pèse la menace de l’« info-tainment », il incarne la persistance du travail de terrain, la figure du baroudeur infatigable. Appareil photo et caméra en bandoulière, il traque les destins susceptibles d’émouvoir, d’ébranler son lecteur et de lui faire prendre conscience de ce qui se passe à des milliers de kilomètres de son salon. Celui qui affirme avoir cette étonnante capacité à être plus affecté par les scènes d’espoir que par le spectacle de l’horreur s’étonne: « En fait, ce qui me déprime parfois, c’est quand je rentre aux États-Unis et que je trouve tous ces gens qui ne s’intéressent à rien qui soit plus grand qu’eux-mêmes. »

Quand et pourquoi avez-vous décidé d’écrire La Moitié du ciel ?

Nous avons peu à peu réalisé que pour faire reculer la pauvreté dans le monde, il fallait s’attaquer à la division entre les sexes. Ce n’est pas qu’une histoire de justice, c’est aussi une question pragmatique : comment maintenir la croissance économique et la stabilité politique ? Nous jugeons bon de dépenser des milliards de dollars pour déployer des troupes en Afghanistan, mais pas de poursuivre des actions dont les effets sont bien plus positifs, comme investir dans l’éducation des filles.

Dans votre introduction vous mentionnez le fait qu’un an après le massacre de Tienanmen, vous avez découvert que 39 000 petites filles mouraient chaque année en Chine parce qu’elles ne recevaient pas les mêmes soins médicaux que les garçons. Est-ce à ce moment que l’idée du livre a germé ?

Oui, nous nous sommes alors rendus compte que les violations des droits de l’homme les plus courantes concernaient les filles, et n’apparaissaient pas sur l’écran de contrôle du radar international. Cela nous a poussés à enquêter plus avant, mais à ce moment-là, nous n’aurions pas imaginé écrire ce livre. Le rôle des femmes nous semblait toujours être un sujet « annexe ». Il nous a fallu plusieurs autres années d’investigation avant de nous apercevoir que c’était le point central. C’était comme tirer sur une corde et sentir l’horreur grandir chaque fois que nous trouvions quelque chose.

Y a-t-il une petite fille ou une femme en particulier qui vous a poussés à écrire La Moitié du ciel ?

Je n’oublierai jamais mon reportage dans les bordels du Cambodge, et deux des filles qui y étaient enfermées. Deux meilleures amies, des filles extraordinaires ; j’ai passé un après-midi à les interviewer. L’une avait 14 ans ; l’autre 15. C’était des esclaves. Leur seul moyen de s’échapper consistait à attraper le sida ou à se suicider. Ce sont des filles comme elles que nous avions en tête lorsque nous avons écrit La Moitié du ciel.

Mukhtar Mai, quant à elle, a été violée par un gang entier pour être punie d’un scandale dans lequel son frère avait été impliqué par erreur. C’est une histoire compliquée, mais son cas est monté directement jusqu’au gouvernement central, et elle a fini par recevoir une compensation financière. Elle a pris cet argent et, plutôt que de le dépenser pour elle seule, elle a construit une école pour filles dans son tout petit village. Cela n’était pas seulement pionnier, c’était aussi courageux, créatif et visionnaire. Son histoire ne peut que vous interroger : et vous, que feriez-vous dans une telle situation ?

Avez-vous trouvé cela difficile, au début, de convaincre les autres que la violence envers les femmes était un enjeu majeur pour les droits de l’homme ?

Oui. Pour nous, journalistes, les violations des droits de l’homme, c’était ce qu’inflige un gouvernement aux dissidents. Puis j’ai rencontré une femme dont le visage avait été aspergé d’acide par son mari. La torture la plus brutale au monde, et bien plus fréquente que celles qui nous occupaient. Mais nous, dans les médias d’information, nous avons tendance à ignorer la violence et la torture quand elle a lieu dans un cadre privé.

Comment vous êtes-vous partagé le travail avec Sheryl ? Avez-vous toujours travaillé ensemble ou vous êtes-vous distribué les pays et les histoires ?

Nous voyageons rarement ensemble, car nous avons trois enfants. De façon générale, l’un de nous deux partait en reportage, nous en parlions à son retour et celui qui était parti écrivait un premier brouillon. L’autre le retravaillait, puis le premier y revenait et le retravaillait  à son tour. Nous avons beaucoup contribué chacun aux reportages de l’autre, et je ne pense pas qu’il soit possible de détecter quels chapitres ont été initiés par Sheryl et quels chapitres l’ont été par moi.

Confrontés à toute la peine de ces femmes que vous avez rencontrées, comment avez-vous procédé pour choisir parmi tous les témoignages incroyablement forts que vous avez réunis pendant toutes ces années ?

Une des choses que nous recherchions, c’était un peu d’espoir. Nous voulions écrire un livre qui rende compte de toutes les terribles injustices que subissent les femmes, mais aussi des triomphes et de l’enthousiasme.

Quel a été le moment le plus difficile dont vous ayez fait l’expérience ?

Un de mes voyages au Congo a commencé par un crash d’avion. Puis j’ai été pourchassé dans la jungle par une milice pendant plus d’une semaine jusqu’à ce que j’atteigne l’Ouganda. Et dans l’intervalle, j’ai attrapé la forme la plus dangereuse de la malaria. On peut dire que ça a été un voyage difficile…

Vous attendiez-vous à un tel succès aux États-Unis ?

Nous avons été stupéfaits par le succès du livre, mais surtout par son impact sur les gens. Les lecteurs nous disent qu’il a changé leurs vies. Beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui bénévoles en Inde ou en Afrique. Certains ont mis sur pied des organisations pour aider les femmes et les filles dans le monde. C’est incroyable à voir.

Est-ce que ce succès s’explique par le fait qu’il donne, à chacun, le pouvoir d’agir ?

Exactement ! Nous pensons vraiment que l’individu peut être source de changement. Nous avons rencontré des femmes hors du commun qui venaient de très petits villages oubliés du monde. Après avoir reçu, d’une façon ou d’une autre, une chèvre qui valait 120 dollars ou un autre petit pactole, elles ont fait des miracles. Les gouvernements ont un rôle à jouer, mais ils agiront davantage si les citoyens le leur demandent.

Considérez-vous que votre livre est un manifeste ? En tant que journalistes, vous sentez-vous désormais engagés dans un mouvement qui dépasse votre travail ?

C’est difficile d’être journaliste dans ce domaine, parce que nous sommes censés être neutres.  Nous ne sommes pas censés prendre parti.  Mais quand les enjeux sont si grands, quand il manque 100 millions de femmes, quand on voit le pouvoir que l’éducation procure aux filles, comment ne pas prendre parti ?

Comment les lecteurs peuvent-ils rejoindre ce mouvement ?

Nous espérons que les gens contacteront les associations que nous présentons (voir la page « S’engager »). Mais c’est un mouvement ouvert. Il ne nous appartient pas. Certains lecteurs vont être en total désaccord avec certaines de nos idées, et ça ne nous dérange pas. Si vous avez d’autres propositions, allez-y. Il y a  des millions de façons de s’engager ; le challenge n’est pas d’en trouver une, c’est de faire le premier pas.

Publicités

Une réponse à “Interview de Nicholas Kristof: « Ce que nous recherchions, c’était un peu d’espoir. »

  1. bonjour !
    je suis à la moitié du livre, c’est éffarant et pour celà nous devons réagir, chacun à sa façon peut faire changer les choses, je parraine plusieurs enfants dans différentes associations et j’incite tout le monde a en faire autant : l’indifférence est la pire des choses, utilisons notre coeur: donnons !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s