Cent millions de femmes manquantes

« Je ne voulais pas tuer ma fille. Mais mes voisins sont venus, et m’ont dit : “Tu as trois filles, il faut en tuer une. Tu as assez de deux filles. Comment tu vas les nourrir, les marier ? Une fille, ça ne sert à rien.” Ma famille disait la même chose. Mais moi je n’arrivais pas à la tuer. Elle était très belle, presque trop. Elle devait être faite pour mourir. Elle est née à la maison, à quatre heures du matin. Les voisins m’ont dit : on va la tuer avec du jus de tabac. Ils ont préparé la mixture avec du tabac écrasé. Moi je ne voulais pas le faire. En priant Dieu le matin, je lui ai donné une cuillère de jus de tabac. J’étais très triste. Je me suis allongée à côté d’elle. Je n’arrivais pas à la regarder. Mais l’enfant n’est pas morte tout de suite, elle n’est morte que le soir. Je n’ai pas supporté. J’ai dit à ma mère : “ Il faut la sauver, lui donner du jus de sucre pour la réveiller. ” Ma mère lui en a donné, mais c’était trop tard. Ma petite fille est morte. Ma mère l’a enterrée dans le jardin, derrière notre maison. Moi, je ne pouvais pas. J’ai planté un arbre et des fleurs à cet endroit. Ma petite fille aurait dix ans aujourd’hui. Je n’arrive pas à l’oublier. C’est impossible. Je ne peux pas l’oublier. »

Ces mots, recueillis par Manon Loizeau dans son très beau documentaire, «La Malédiction de naître fille», sont ceux d’Indrani, une Indienne de l’État du Tamil Nadu. En Inde, au Pakistan et en Chine, nous rappelle la journaliste et préfacière de La Moitié du ciel, naître fille est une malédiction – « aujourd’hui, presque un miracle ».

Il manque cent millions de femmes, alertait en 1990 le prix Nobel d’économie Amartya Sen. Cent millions de filles tuées, délibérément ou  par manque de soins, à moins qu’elles n’aient simplement jamais vu le jour, les fœtus ayant été avortés dès que l’échographie eut révélé leur sexe. En vingt ans, la fondation pakistanaise Edhi, qui lutte contre les infanticides, a retrouvé plus de 30 000 corps de nouveau-nés dans les fossés de la ville. Régulièrement, le docteur Bidi, quant lui, trouve tous les jours, sur le sol de sa clinique indienne, des fœtus de cinq à sept mois. En Inde, sur les 60 millions d’avortements annuels, 90% le sont de fœtus féminins.

Depuis 1990, d’autres études sont venues nuancer le tableau ; mais les plus pessimistes comptent aujourd’hui 60 millions de ces «absentes». « La Chine compte 107 hommes pour 100 femmes, rappellent les auteurs de La Moitié du ciel, l’Inde 108 et le Pakistan 111. La biologie n’y est pour rien. »

En cause, la misère, la traditionnelle dot, qui fait dire qu’avoir une fille revient à « arroser le jardin du voisin », la croyance hindoue que seul un fils est garant de la réincarnation de ses parents, celle que tuer sa fille est une promesse d’avoir, ensuite – enfin –, un garçon.

Le plus souvent, les femmes se débarrassent de leur fille sous la pression de la famille et des beaux-parents. Mais, de plus en plus, les femmes des classes aisées avortent délibérément : elles ne veulent pas que leur fille subisse les violences qu’elles-mêmes ont subies. « Une fille ne ramène pas d’argent à sa famille, témoigne un homme devant la caméra de Manon Loizeau. On ne l’envoie pas à l’école, elle ne sait pas lire, pas écrire ; elle ne sort jamais ; elle n’est bonne qu’à s’occuper des tâches ménagères, de ses frères et de la cuisine. Toutes les femmes ici veulent des garçons. Car une femme qui n’a que des filles, son mari finit par la quitter. » Voilà comment les femmes se refusent à elles-mêmes le droit d’exister.

À quelques encablures de là, dans le nord de l’Inde, des villages d’hommes. Ici, pas une femme à l’horizon. Rothak, qui témoigne, un sourire résigné aux lèvres, face à la caméra, sait qu’il est condamné au célibat : on ne marie désormais les femmes, devenues rares et précieuses, qu’avec des hommes riches. D’ailleurs, seul l’un de ses trois frères a trouvé une épouse. Le couple vient d’avoir un bébé.

Un fils, bien sûr.


Lire l’article d’Amartya Sen, « More than 100 Millions Women Are Missing » (en anglais)

Voir le documentaire de Manon Loizeau, « Missing Women. La Malédiction de naître fille »

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