Archives de Catégorie: Zooms

Cent millions de femmes manquantes

« Je ne voulais pas tuer ma fille. Mais mes voisins sont venus, et m’ont dit : “Tu as trois filles, il faut en tuer une. Tu as assez de deux filles. Comment tu vas les nourrir, les marier ? Une fille, ça ne sert à rien.” Ma famille disait la même chose. Mais moi je n’arrivais pas à la tuer. Elle était très belle, presque trop. Elle devait être faite pour mourir. Elle est née à la maison, à quatre heures du matin. Les voisins m’ont dit : on va la tuer avec du jus de tabac. Ils ont préparé la mixture avec du tabac écrasé. Moi je ne voulais pas le faire. En priant Dieu le matin, je lui ai donné une cuillère de jus de tabac. J’étais très triste. Je me suis allongée à côté d’elle. Je n’arrivais pas à la regarder. Mais l’enfant n’est pas morte tout de suite, elle n’est morte que le soir. Je n’ai pas supporté. J’ai dit à ma mère : “ Il faut la sauver, lui donner du jus de sucre pour la réveiller. ” Ma mère lui en a donné, mais c’était trop tard. Ma petite fille est morte. Ma mère l’a enterrée dans le jardin, derrière notre maison. Moi, je ne pouvais pas. J’ai planté un arbre et des fleurs à cet endroit. Ma petite fille aurait dix ans aujourd’hui. Je n’arrive pas à l’oublier. C’est impossible. Je ne peux pas l’oublier. »

Ces mots, recueillis par Manon Loizeau dans son très beau documentaire, «La Malédiction de naître fille», sont ceux d’Indrani, une Indienne de l’État du Tamil Nadu. En Inde, au Pakistan et en Chine, nous rappelle la journaliste et préfacière de La Moitié du ciel, naître fille est une malédiction – « aujourd’hui, presque un miracle ». Lire la suite

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Les femmes, premières cibles du réchauffement climatique

Vulnérables parmi les vulnérables, le fardeau des femmes face au changement climatique est « infiniment plus lourd » que celui des hommes.

©UNFPA

A priori, aucun lien entre le réchauffement de la planète et les questions de genre. Ni les ouragans, ni les tsunamis ne s’inquiètent du sexe de leurs victimes avant de s’abattre sur elles.

C’est pourtant bien sur le rapport entre les « femmes, la population et le climat » que s’est penché, en 2009, le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) dans le cadre de son rapport annuel sur l’état de la population mondiale.

On savait déjà que si les gaz à effet de serre sont majoritairement produits dans les pays riches, leurs effets s’abattent en priorité sur les populations pauvres. Ce sont elles qui vivent dans les zones exposées aux inondations, aux tempêtes et à la hausse du niveau des mers. Ce sont également elles qui dépendent le plus souvent de l’agriculture et de la pêche, et qui sont donc tributaires des aléas climatiques.

Or c’est aux femmes, plus pauvres parmi les pauvres, que le sort réserve son plus triste visage.

Elles constituent en effet la majeure partie des ouvrières agricoles et sont responsables, d’après la FAO, de 60 à 80 % de la production vivrière dans les pays en voie de développement. Elles disposent de moins de revenus, et quand la sécheresse ou les précipitations surviennent, ce sont elles qui travaillent plus dur pour subvenir aux besoins des leurs. Ce sont leurs filles qui quittent l’école pour les aider, se privant des armes que l’éducation leur aurait données pour faire face. Leur rôle dans la gestion du ménage et le soin qu’elles apportent à leur famille amoindrit par ailleurs leur mobilité, rendant les migrations plus difficiles. Restées seules, le fardeau est encore plus lourd ; et quand elles se déplacent, elles sont soumises aux violences sexuelles et sexistes. Après la catastrophe, elles sont moins informées que les hommes, et passent souvent à côté d’aides pourtant précieuses. Une vulnérabilité confirmée par les récentes catastrophes naturelles.  En 1991, par exemple, un cyclone a fait, au Bengladesh, cinq fois plus de victimes chez les femmes que chez les hommes. Lors du tsunami de 2004, de nombreuses femmes ont péri pour des raisons de discrimination sociale : certaines ne savaient pas nager, d’autres ne savaient pas grimper aux arbres, d’autres ont été abandonnées au profit de leurs frères.

©UNFPA

« Parce qu’elles sont plus pauvres, qu’elles ont un moindre contrôle sur leur propre existence, que leur productivité économique est moins reconnue et qu’elles supportent de loin la plus lourde charge dans la procréation et dans l’éducation des enfants, les femmes affrontent des défis additionnels », affirme le rapport.

Mais l’UNFPA montre dans le même mouvement que ce sont les femmes qui sont les plus à même de lutter contre le réchauffement.  Un « potentiel qui ne peut se concrétiser qu’à travers des politiques qui leur confèrent l’autonomie ». Notamment grâce au développement de la planification familiale, dont on sait, surtout s’il est adossé à un meilleur accès à l’éducation et à la santé, qu’il a un impact direct sur l’âge de la première grossesse et le nombre de naissances. Le ralentissement de la croissance démographique contribuerait, à long terme, à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, atténuerait les pénuries d’eau, ralentirait la déforestation, freinerait la surpêche et le déclin de la biodiversité. Des considérations à rebours des politiques de développement actuelles : la part du financement de la planification familiale par rapport au financement global des activités liées à la population est tombée de 55 % en 1995 à 5 % en 2007.

Lire le rapport de l’UNFPA

Le microcrédit : pas de charité pour la pauvreté

Apparu dans les années 1970, le microcrédit est aujourd’hui omniprésent. Le principe : favoriser l’autonomisation – l’« empowerment » – et rompre avec les effets pervers de l’assistanat.

Saima Muhammed devant sa nouvelle maison, à Lahore. ©Nicholas Kristof

« Si mon mari se met à me battre, je le menace de ne pas demander de nouveau prêt l’année suivante. Il s’assoit tout de suite et reste tranquille », assure Zohra Bibi, une Pakistanaise interrogée par Nicholas Kristof et Sheryl WuDunn. La jeune Saima pourrait tenir les mêmes propos. Du jour où elle a emprunté 65 dollars à une entreprise de microcrédit et monté son petit commerce de broderies, son mari et sa belle-mère ont cessé de la battre. « Depuis qu’elle met un toit sur nos têtes et à manger sur la table, c’est une belle-fille exemplaire », affirme la marâtre, avant d’ajouter :  « Si une femme gagne plus que son mari, il peut difficilement la discipliner. » Lire la suite