Pourquoi les lois ne suffisent pas à mettre fin à l’excision

En matière d’excision, les lois seules ont peu d’effet. Pour que la pratique cesse, il faut que les mères décident de ne pas exciser leurs filles. Une décision difficile quand elles risquent de compromettre leur avenir en les excluant du groupe. En Afrique, l’ONG Tostan fait un travail indispensable d’information et d’éducation, pour que les communautés décident, ensemble, de changer les choses.

330 communautés renoncent publiquement à l'excision et aux mariages précoces et forcés, le samedi 24 avril 2010 à Bignona au Sénégal. ©Tostan

« Un gros clitoris est synonyme de turpitude (…). Vous procéderez donc à l’opération suivante. Après avoir allongé la patiente sur le dos, les pieds fermés, maintenez la partie protubérante à l’aide de petits forceps et coupez-la avec un scalpel. »

Il y a dix-neuf siècles, Soranos d’Éphèse écrivait ces lignes. Depuis, rien n’a vraiment changé. Toutes les dix secondes, une jeune fille est excisée, le plus souvent sans anesthésie et par une femme sans formation médicale. Selon l’ONU, sur le seul continent africain, 3 millions de filles sont excisées par an. Une intervention qui peut prendre diverses formes, du coup d’épingle à l’infibulation, qui, en « nettoyant la partie génitale », laisse une large plaie à vif. Edna Adan, qui a fondé, à la force du poignet, une maternité dans son pays natal, le Somaliland (voir la vidéo de La Moitié du ciel) rapporte que 97% des femmes qu’elle accueille ont été excisées, et une très grande majorité infibulées.

Depuis la fin des années soixante-dix, date à laquelle l’ONU a abandonné le terme « circoncision féminine » pour parler de « mutilations génitales féminines », de nombreuses lois ont été votées pour interdire l’excision. Jamais suivies d’effet. « L’ONU installe des banderoles dans la capitale », raconte Edna Adan. « Mais les femmes ne peuvent même pas les lire. » Une dénonciation internationale qui n’est pas sans avoir eu d’effets pervers, poussant certaines communautés à faire passer l’excision pour une tradition menacée par des étrangers toujours prompts à l’ingérence.

Une impasse.

Installée au Sénégal depuis 1974, Molly Melching a ouvert la voie à une autre approche. « Maman, je veux être excisée », lui a un jour lancé sa fille. Toutes ses amies l’étaient, pourquoi pas elle ? Une révélation : si les lois ont peu d’effet, c’est tout simplement parce que la pression sociale est trop forte.  Comme le rappellent Nicholas Kristof et Sheryl WuDunn, malgré la loi guinéenne condamnant depuis les années 60 les coupables de mutilations génitales féminines aux travaux forcés à perpétuité (et à la peine de mort en cas de décès de la victime), 99 % des Guinéennes sont excisées.  » La loi fait l’effet d’une solution miracle, affirme Molly Melching. Les gens pensent qu’après, il n’y a plus rien à faire. ALors que c’est l’éducation qui a un réel impact. » En 1991, certaine qu’il fallait agir sur le terrain, Molly Melching fonde officiellement Tostan, qui développe un programme d’instruction dans les villages pauvres. L’association organise des modules – destinés aux hommes comme aux femmes – sur la santé, les droits humains, l’alphabétisation, la gestion communautaire, etc. De ce processus surgissent les questions d’excision et de mariages précoces et forcés.

Mais renoncer à exciser sa fille, c’est compromettre ses chances de trouver un mari. « Tout le monde doit changer ensemble, sinon les femmes ne pourront jamais marier leurs filles », dit Molly. Le groupe doit s’unir, pour éviter toute exclusion. Les membres de Tostan aident alors les villages participants ainsi que les villages voisins à organiser des déclarations publiques pour officialiser l’abandon de ces pratiques.

En s’attaquant aux racines du problème, en ne déresponsabilisant pas les communautés, l’approche de Tostan, ONG basée au Sénégal mais qui travaille aujourd’hui dans plusieurs pays d’Afrique, réussit là où les politiques globales ont échoué : en organisant des dialogues au sein des populations sur les enjeux sanitaires de l’excision, en accompagnant les populations dans leurs propres décisions, grâce à son programme d’éducation, l’ONG espère, d’ici 2012, avoir mis fin à l’excision dans l’ensemble du Sénégal. Un espoir réaliste : entre 2002 et 2007, plus de 2600 villages ont annoncé l’abandon de cette pratique. Poussées par ce succès, de nombreuses autres ONG suivent désormais cette approche de fond.

Interview de Seydou Niang, membre de Tostan, sur TV5

Vous pouvez voir ici le film « L’Appel de Diégoune », sur la mobilisation du village de Diégoune, en Casamance, contre l’excision et les mariages précoces.

Et là, visiter le site de Tostan France

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Trois gestes simples pour aider les femmes dans le monde

L’auteur de La Moitié du ciel, Nicholas Kristof, tient un blog sur le site du New York Times. Il y suggérait récemment quelques pistes pour agir en faveur des femmes et contre la pauvreté.

© Katy Grannan

Depuis qu'elle a obtenu 65$ grâce à un microcrédit, la vie de Saima Muhammad a changé. © Katy Grannan

Comment agir pour élever la condition des femmes à travers le monde en en « ayant pour son argent » ? Comment soutenir la lutte contre des injustices telles que le trafic d’êtres humains ou les attaques à l’acide ? […] Voici quelques suggestions pour intervenir de façon plus efficace.

Premièrement, je pense qu’éduquer les filles est sans doute, de loin, le plus rentable des programmes d’aide. Il ne coûte pas grand-chose, il ouvre l’esprit, il donne au filles de nouvelles opportunités de carrière et des outils pour gagner de l’argent, il les pousse à avoir moins d’enfants et à investir davantage dans chacun d’entre eux, et il a tendance à sortir les femmes de l’ombre pour les mettre au cœur de l’économie formelle et de la société. Ce n’est pas une panacée, bien sûr. Le Liban et le Sri Lanka ont beau avoir été leaders en ce qui concerne l’éducation des filles, chacun d’eux a été déchiré par une guerre. En Inde, l’Etat du Kerala a beaucoup travaillé sur l’éducation des filles, mais son économie est toujours un désastre et il est très endetté. Malgré tout, éduquer les filles transforme probablement bien plus un pays que tout autre chose.

Deuxièmement, je plaiderais pour le traitement contre les vers et pour les micronutriments. Voilà qui n’a pas l’air de relever de problématiques liées aux femmes, alors qu’en un sens, c’est le cas. Par exemple, la déficience en iode affecte particulièrement les fœtus femelles, pour des raisons que nous ne comprenons pas encore complètement. L’insuffisance en iode durant le premier trimestre de la grossesse coûte à chaque enfant entre 10 et 15 points de QI pour le reste de sa vie, alors que les programmes d’iodisation du sel ,qui  résolvent le problème, ne coûtent que 5 cents par personne prise en charge. On compte toujours des dizaines de millions de filles qui souffrent de déficits cognitifs faute de quantité suffisante de sel iodisé dans les pays pauvres. De même, les femmes et les filles souffrent d’anémie de façon disproportionnée, notamment du fait de leurs menstruations. Aux États-Unis, si une femme se présente aux urgences avec un taux de fer dans le sang de 9, par exemple, elle risque d’être immédiatement mise sous perfusion sanguine – et l’on voit rarement des taux plus bas. Alors que dans les pays pauvres, voir des femmes avec des taux de 5 ou 6 relève de la routine – des situations inouïes aux États-Unis. Un traitement contre les vers, qui provoquent l’anémie, leur serait très bénéfique, et ne coûte que 50 cents par personne pour une année de traitement (certaines associations, comme Deworm the World, se consacrent à ces traitements). Une supplémentation en fer serait aussi très efficace, aussi peu chère, et pourrait être donnée à des collégiennes et à des femmes susceptibles de tomber rapidement enceintes. De la même façon, la planification familiale relève de cette catégorie d’action : une intervention relativement bon marché, rentable, et qui manque largement de fonds.

Troisièmement, nous devons soutenir davantage les femmes qui démarrent un commerce, grâce à des programmes de micro-épargne et de microcrédit, ou de formations à l’entreprenariat. La BRAC et la Grameen Bank on fait beaucoup dans ce domaine, comme Injaz au Moyen-Orient. De tels programmes aident les femmes à rapporter de l’argent chez elles, ce qui leur confère plus de poids dans leur foyer et dans la société. Surtout, elle ont tendance à investir l’argent dans leurs enfants, ce qui accentue l’effet de lutte contre la pauvreté.

Lire l’article original, sur le blog de Nicholas Kristof. Pour les anglophones, ce blog est tenu à jour très régulièrement.

Ann Cotton, fondatrice de la Camfed : « Éduquer les filles, c’est combattre la pauvreté. »

Le manque d’éducation des filles n’est pas un problème culturel, mais économique, ne cesse de rappeler Ann Cotton, fondatrice de la Camfed. Il suffit bien souvent d’un stylo ou d’une paire de chaussures pour qu’une fille reste scolarisée, et que s’engage le cercle vertueux de l’instruction.

© Camfed

Ann Cotton est une Galloise à la voix douce mais au verbe haut. Suffisamment, en tout cas, pour porter sa cause, à une époque où l’éducation des filles compte parmi les dernières urgences des projets de développement.  Nous sommes alors en 1990. Mère de plusieurs enfants, Ann vient de reprendre ses études. Son cursus, spécialisé dans les droits de l’homme, la conduit à passer trois semaines au Zimbabwe pour étudier les mécanismes qui mènent à la très faible scolarisation des filles. Ces mécanismes sont culturels, elle en est persuadée : c’est armée de certitudes qu’elle grimpe dans l’avion.  Les parents préfèrent que leurs filles travaillent aux champs ou se marient tôt, voilà tout.

Sur place, accompagnée d’un traducteur, elle parcourt la campagne pour rencontrer les parents, les instituteurs, les chefs de villages. Partout, à sa grande surprise, lemême désir explicite que les filles soient éduquées. Le problème, lui dit-on, c’est la pauvreté, pas les traditions. « Ceux qui récoltent le plus de citrouilles n’ont pas de marmites pour les cuisiner », a-t-on coutume de dire au Zimbabwe. Un adage qui résonne cruellement, quand les familles ne peuvent pas payer livres, habits et frais de scolarité à tous leurs enfants. Et, puisqu’il faut priver quelqu’un d’école, ce sera bien sûr une fille. Aussi douée soit-elle. Un garçon a tout simplement bien plus de chance de réussir à trouver un travail rémunéré après.

Ann Cotton abandonne ses préjugés.

De retour en Angleterre, elle s’installe dans sa cuisine et y prépare opiniâtrement des monceaux de cakes et de sandwichs, destinés à être vendus au marché du coin. De quoi, espère-t-elle, financer l’éducation de quelques-unes des filles qu’elle a rencontrées. De fait, ce sont trente-deux d’entre elles, la première année, qui pourront être soutenues grâce aux 2000 $ de recettes.

Deux ans plus tard, Ann fonde la Camfed.

Aujourd’hui, ce sont quatre cent mille filles qui bénéficient des programmes de l’association. Quatre cent mille personnes qui, parce qu’elles sont éduquées, ont trois fois moins de risques d’être un jour malade du sida. Leurs revenus augmenteront de 25 %, et leur famille sera en meilleure santé. Leurs enfants, notamment, auront 40 % de chances supplémentaires de vivre au-delà de cinq ans.

Au cœur de l’action de l’association, le soutien financier pour les écolières : un fonds est rassemblé pour chacune des 2823 écoles partenaires. Il sert à acheter une paire de chaussures, un stylo, des livres de classe, autant de détails concrets qui font qu’une fille n’abandonnera pas. Nicholas Kristof et Sheryl WuDunn rappellent, dans les pages de La Moitié du ciel, que, d’après une étude sud-africaine, fournir à une fille un uniforme à 6 dollars tous les dix-huit mois est plus efficace, pour éduquer les filles, que de construire une école. Et puisque les collèges sont souvent loin des villages, la Camfed prend également en charge les frais de déplacement et d’hébergement, ainsi que les brosses à dents, serviettes et autres détails pratiques et absurdes qui s’interposent sur la route l’enseignement secondaire. Une aide toujours vécue comme une bénédiction par les concernées. Ann raconte qu’une petite Barbara lui a récemment confié : « Quand j’ai su que j’allais pouvoir aller à l’école, la loi de la gravité a dû être jalouse : j’ai fait de tels bonds que j’ai failli toucher les nuages. »

Et quand elles sortent du collège ? Le plus souvent, elles ont le choix entre se marier ou partir loin, trouver du travail. C’est la raison pour laquelle, depuis 2000, la Camfed a également développé une activité de microcrédit et de formation à l’entrepreneuriat, entièrement menée, sur place, par des femmes.

« La pauvreté se transmet de générations en générations », plaide Ann. « Imaginez simplement que chaque être humain, dans le monde, soit né d’une mère éduquée, confiante dans la façon dont elle élève ses enfants [1]. »

« Si vous trouvez que l’instruction coûte cher, essayez donc l’ignorance »: Ann Cotton fait très certainement sien le mot de Derek Bok, ancien président de Harvard.

Retrouvez Ann dans le chapitre « Ann et Angeline » de La Moitié du ciel.

Le Site de la Camfed (américain)


[1]. Interview donnée à Global X. http://ow.ly/1eNTh

Les femmes, premières cibles du réchauffement climatique

Vulnérables parmi les vulnérables, le fardeau des femmes face au changement climatique est « infiniment plus lourd » que celui des hommes.

©UNFPA

A priori, aucun lien entre le réchauffement de la planète et les questions de genre. Ni les ouragans, ni les tsunamis ne s’inquiètent du sexe de leurs victimes avant de s’abattre sur elles.

C’est pourtant bien sur le rapport entre les « femmes, la population et le climat » que s’est penché, en 2009, le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) dans le cadre de son rapport annuel sur l’état de la population mondiale.

On savait déjà que si les gaz à effet de serre sont majoritairement produits dans les pays riches, leurs effets s’abattent en priorité sur les populations pauvres. Ce sont elles qui vivent dans les zones exposées aux inondations, aux tempêtes et à la hausse du niveau des mers. Ce sont également elles qui dépendent le plus souvent de l’agriculture et de la pêche, et qui sont donc tributaires des aléas climatiques.

Or c’est aux femmes, plus pauvres parmi les pauvres, que le sort réserve son plus triste visage.

Elles constituent en effet la majeure partie des ouvrières agricoles et sont responsables, d’après la FAO, de 60 à 80 % de la production vivrière dans les pays en voie de développement. Elles disposent de moins de revenus, et quand la sécheresse ou les précipitations surviennent, ce sont elles qui travaillent plus dur pour subvenir aux besoins des leurs. Ce sont leurs filles qui quittent l’école pour les aider, se privant des armes que l’éducation leur aurait données pour faire face. Leur rôle dans la gestion du ménage et le soin qu’elles apportent à leur famille amoindrit par ailleurs leur mobilité, rendant les migrations plus difficiles. Restées seules, le fardeau est encore plus lourd ; et quand elles se déplacent, elles sont soumises aux violences sexuelles et sexistes. Après la catastrophe, elles sont moins informées que les hommes, et passent souvent à côté d’aides pourtant précieuses. Une vulnérabilité confirmée par les récentes catastrophes naturelles.  En 1991, par exemple, un cyclone a fait, au Bengladesh, cinq fois plus de victimes chez les femmes que chez les hommes. Lors du tsunami de 2004, de nombreuses femmes ont péri pour des raisons de discrimination sociale : certaines ne savaient pas nager, d’autres ne savaient pas grimper aux arbres, d’autres ont été abandonnées au profit de leurs frères.

©UNFPA

« Parce qu’elles sont plus pauvres, qu’elles ont un moindre contrôle sur leur propre existence, que leur productivité économique est moins reconnue et qu’elles supportent de loin la plus lourde charge dans la procréation et dans l’éducation des enfants, les femmes affrontent des défis additionnels », affirme le rapport.

Mais l’UNFPA montre dans le même mouvement que ce sont les femmes qui sont les plus à même de lutter contre le réchauffement.  Un « potentiel qui ne peut se concrétiser qu’à travers des politiques qui leur confèrent l’autonomie ». Notamment grâce au développement de la planification familiale, dont on sait, surtout s’il est adossé à un meilleur accès à l’éducation et à la santé, qu’il a un impact direct sur l’âge de la première grossesse et le nombre de naissances. Le ralentissement de la croissance démographique contribuerait, à long terme, à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, atténuerait les pénuries d’eau, ralentirait la déforestation, freinerait la surpêche et le déclin de la biodiversité. Des considérations à rebours des politiques de développement actuelles : la part du financement de la planification familiale par rapport au financement global des activités liées à la population est tombée de 55 % en 1995 à 5 % en 2007.

Lire le rapport de l’UNFPA

L’interview de Nicholas Kristof dans Le Point…

est désormais en ligne. Bonne lecture !

Le microcrédit : pas de charité pour la pauvreté

Apparu dans les années 1970, le microcrédit est aujourd’hui omniprésent. Le principe : favoriser l’autonomisation – l’« empowerment » – et rompre avec les effets pervers de l’assistanat.

Saima Muhammed devant sa nouvelle maison, à Lahore. ©Nicholas Kristof

« Si mon mari se met à me battre, je le menace de ne pas demander de nouveau prêt l’année suivante. Il s’assoit tout de suite et reste tranquille », assure Zohra Bibi, une Pakistanaise interrogée par Nicholas Kristof et Sheryl WuDunn. La jeune Saima pourrait tenir les mêmes propos. Du jour où elle a emprunté 65 dollars à une entreprise de microcrédit et monté son petit commerce de broderies, son mari et sa belle-mère ont cessé de la battre. « Depuis qu’elle met un toit sur nos têtes et à manger sur la table, c’est une belle-fille exemplaire », affirme la marâtre, avant d’ajouter :  « Si une femme gagne plus que son mari, il peut difficilement la discipliner. » Lire la suite

Et vous, qu’est-ce que vous portez ?

Au Congo comme au Niger, témoigne Nicholas Kristof, c’est aux femmes que sont réservées les tâches les plus pénibles. Porter l’eau, le bois, sur de longues distances, sous la pluie battante ou la brûlure du soleil… Les travaux physiques, c’est leur affaire. Les hommes, eux, s’illustrent plus souvent par la dextérité avec laquelle ils boivent des bières.

Lors d’un reportage au Congo, le coauteur de La Moitié du ciel, soutenu par l’hilarité des femmes, décide de les imiter, le temps d’une vidéo.

À ses risques et périls.